Quand l'adolescent va mal (Dr Xavier Pommereau)

On a souvent entendu des parents dire à leurs enfants : «Tu as un toît au-dessus de ta tête, on te donne à manger, alors , de quoi tu te plaints ? »
Le DR Xavier Pommereau au travers de son ouvrage intitulé Quand l’adolescent va mal montre que le temps de l’adolescence ne s’écoule pas comme un long fleuve tranquille. Au contraire, il s’agit là, d’un temps plein de remous, de perturbations, et de bouleversements. Certains auteurs  y voient même un second traumatisme après la naissance.
Il est très fréquent alors de constater une teinte dépressive chez l’adolescent, la dépression typique avec l’inhibition psychomotrice étant assez rare à cet âge. Les signes dépressifs apparaissent  souvent sous le couvert de l’anxiété et d’une propension à l’agir. Face à la souffrance différentes voies s’offrent à l’adolescent, afin d’ éteindre le feu pulsionnel qu’il ressent. Il s’agit, par exemple, du retrait relationnel (coupure),  plaintes physiques (plus fréquent chez les filles) ainsi que des comportements transgressants  les limites (corporelles, spatiales, légales qui, outre  l’apaisement des tensions ressenties, procure un sentiment de puissance.

Bien qu’ il soit difficile de s’ approprier un corps toujours en pleine évolution, matérialisant sans cesse notre impuissance notammnent face à la réalité du temps qui passe, le corps peut s’apparenter à une éponge pouvant absorber une partie de la souffrance psychique. Les « perturbations » corporelles peuvent prendre plusieurs formes. Premièrement, les douleurs physiques (maux de tête,  ventre,dos, gorges, sensations d’extrême fatigue, vertige pouvant aller du « simple » étourdissement à la syncope). Celles-ci témoignent de la souffrance morale ressentie. Deuxièmement, l’inertie corporelle à la mesure des sentiments de sidération affective. Et troisièmement, la perte de conscience exprimant un fort désir de rompre avec des pensées intolérables. Les convictions délirantes de transformations physiques imaginaires constituant un indicateur  de l’existence de troubles psychiques graves.
   Tout comme l’adolescent a besoin de se reconnaître dans son corps, il éprouve également le besoin de se reconnaître dans l’espace. Sont particulièrement investies, d’une part, la chambre ayant une valeur de refuge,  de repère, de contenance, permettant de retrouver des limites. D’autre part, les cercles « extérieurs »  de pairs, d’amis… permettant de restaurer l’image altéréee de soi dans une confrontation avec la famille. Le retrait n’est pas en soi un signe inquiétant mais quand il est massif (par son intensité, sa permanence, et dont le facteur déclenchant est non perceptible) alors elle témoigne d’une grande détresse psychique avec manifestations dépressives. Cet enlisement psychique est le signe d’un abcès relationnel pouvant évoluer vers d’autres troubles comportementaux. Il peut s’agir d’une recherche délibérée de l’isolement associée d’un refus des échanges ou encore d’un repliement sur soi, dont le caractère subi est aussi source de souffrance. Enfin, l’isolement peut être physique (rester dans la chambre) ou sensoriel (musique à fond, volets fermés, alcool, tranquilisants…). Quoiqu’il en soit, l’adolescent affiche un désengagement volontaire (et non une absence de volonté) afin de se soustraire au regard et au jugement d’autrui mais aussi de contrôler ses pulsions agressives. Parce que toute mobilisation devient coûteuse, menaçante et douloureuse l’adolescent « choisit » de se maintenir dans une position économique. Le retrait, bienque présntant des avantages, n’est autre qu’une illusion d’un élan libérateur. Il installe l’adolescent dans un cercle vicieux rendant de plus en plus difficile d’échapper au repliement. L’adolescent prend donc conscience que le repliement le place en position d’otage de ses propres turpitudes. Privées d’exutoire, celles-ci se concentrent en en ruminations incessantes, faites de haine de soi et d’autrui. Retentissent, désormais, des sentiments d’impuissance et d’auto-dévaloristion. Le repliement, qui n’est autre qu’une forte demande de reconnaisance et d’amour, voire une exigence toute puissante de garantie de non-abandon, a pour horizon une dépendance et une soumission à l’environnement encore plus grandes. Ces conséquences sont les mêmes dans des cas de fugues, et d’errance.

La nourriture devient également un moyen par lequel l’adolescent peut trouver un moyen de s’affirmer, de proclamer voire de réclamer son indépendance (grignotage, végétarisme, horaires des repas…), le corps étant encore vécu comme appartenant aux parents. C’est, également, une manière peu coûteuse de satisfaire un corps affamé dans tous les sens du terme (satisfaction régressive). En ayant le contôle de son alimentation, l’adolescent a aussi l’impression d’avoir  mainmise sur ses pulsions débordantes.
Des désordres nutritifs pathologiques peuvent survenir, caractérisés par la démesure et la chronicité, tels la  boulimie et l’anorexie, tous deux pouvant apparaître chez un même sujet. Bienque l’ adolescent ait le contrôle de son alimentation, l’anorexie boulimie (fréquente surtout chez les filles) est la réactualisation de perturbations des relations avec la mère au cours de la petite enfance. La figure maternelle se révélant toute puissante, possessive, dévorante et surplombant la figurre paternelle inexistante, absente tant au niveau réel que symbolique.
La boulimie contraste avec un appétit dévorant. Ce comportement met en évidence de tragiques tentatives d’incorporation d’un « produit »  qui concentre à la fois la figure maternelle et les attaches qui s’y rapportent. Celles-ci , n’ayant pu être correctement intériorisées (symbolisées et contenues dans l’espace psychique interne) à l’époque où elles auraient dû l’être.
L’anorexie mentale se caractérise par une lutte «acharnée » contre la faim pouvant aller jusqu’à la mort. Au début, se produit un rejet actif de la nourriture et progressivement, l’appétit disparaît. En plus du rejet actif de la nourriture, l’adolescente provoque, chez-elle, des vomissements au moyen de différents procédés tels les laxatifs et multiplie les activités physiques. Cela en vu de perdre encore et toujours du poids, ces adolescentes s’estimant toujours trop grosses. Multiples sont les conséquences. Au niveau physique, sont objevtivés une abscence de rondeurs, une fonte musculaire (membres noués et décharnés) ainsi qu’une amenorrhée, dont l’arrêt marque la fin du processus pathologique. Tous ces signes sont frappés par le déni partagé par l’entourage tant l’ hyperactivité intellectuelle (surinvestissement scolaire) est en phase avec l’attente parentale. Cependant, le potentiel intellectuel contraste avec la pauvreté  imaginative, l’immaturité des manifestations affectives. Le raisonnement et l’action prenant le pas sur les émotions, les fantasmes et la rêverie. L’anorexique contrôle également sa sexualité manifestant le refus d’être une femme et d’avoir une une sexualité génitale mâture. Quand aux sentiments dépressifs ils sont attribués à des causes extérieures et son combattus par le contrôle alimentaire.

A l’instar de l’anorexie boulimie, le toxicomane est privé d’une identité véritable. La mère en est arrivée à le chosifier pour ne pas le perdre, et l’absence du père dans l’énoncé de l’interdit incestueux a contribué à figer la situation. Le scénario sans cesse répété, dès lors, est celui des déchirements insoutenables alternés de retrouvailles fusionnelles. La sexualisation des liens devient lourde de menaces incestueuses, même si les protagonistes n’en ont pas conscience. L’adolescent ne supporte plus l’ensemble de ces réalités psychiques et les frustrations qu’elles génèrent. Lorsque l’intolérance est totale, l’adolescent cherche à s’émanciper de la dépendance maternelle, tout en ne renonçant pas, à la satisfaction de ses besoins primordiaux. Ce qu’il n’a pas pu internaliser par la voie des représentations psychiques « il faut qu’il se l’injecte ». Il trouve dans la drogue, l’ « objet de substitution » destiné à combler ses manques. Ce qui correspond à une transposition des attaches ambiguës qui l’ « accouplent » à sa mère en d’autres liens de sang aliénants et mortifères (overdose, sida…). Ainsi, l’adolescent tente de satisfaire le besoin de retrouver un état de complétude, comme celui connu auprès du sein maternel. La drogue permet d’une part, de matérialiser l’ illusion de complétude. D’autre part,  donne l’illusion de toute puissance car le sujet a l’impression de contrôler sa dépendance affective. Cependant, le manque originel réapparaît sous une forme travestie de manque de toxique. La prise de drogue marque la transgression psychique et sociale de l’interdit incestueux.

L’importance de l’imago paternel n’est plus à démontrer. Non seulement celui-ci énonce la loi de l’interdit mais définit, également, des repères protecteurs et délimitants. La mère ou son substitut s’inscrit dans la reconnaissance, le partage de la loi, lui dotant des rondeurs. En l’abscence d’étayage, de repères et de limites intériorisées (climat familial instable, défaillant ou encore images parentales insuffisantes, « flottement » dans les relations), le monde interne de l’individu est en proie à un grand sentiment d’insécurité. Face à ce dédale psychique, l’adolescent va se lancer dans la vérification, dans la recherche de ses propres repères en adoptant des conduites de risque. Parmi elles, on compte, premièrement, les prises de risques motorisés, plus fréquentes chez les garçons, teintées d’une grande impulsivité et de violence. Deuxièmement, de prises de risque dans la sexualité manifeste : la grossesse (« résolvant » une situation de souffrance par un changement d’état), le flirt avec la mort (viol, sida…). L’adolescent, se mettant en danger ( le soi à l’épreuve), tente de trouver la preuve « éclatante » d’une existence propre de leur intimité affective (je me fais peur, donc je suis) allant même jusqu’à vérifier leur contenance dans le regard d’autrui (on me remarque, donc je suis).  Par ces actes l’adolescent jouit d’une illusion de toute puisance à la mesure de la vulnérabilité ressentie, rehaussant,  ainsi, l’image dégradée qu’il a de lui-même.

L’agir est bien le remède auquel recourt l’adolescent pour pallier à la passivité subie ou au sentiment insoutenable de grande impuissance. Se mettre en danger ou dans des situations extrêmes n’a pas la même portée que la violence affligée à soi. Sous-tendue par une trompeuse haine de soi la violence que se fait l’adolescent correspond à un retournement de l’ « hostilité » réelle ou supposée des proches contre soi (intrusion possessive, absence, mise à distance rejetante). La rage intérieure trouvant dans le corps un exutoire permet un apaisement transitoire (relâchement des tensions) mais aussi de matérialiser la douleur morale et de revendiquer l’abandon ressenti. Par la violence, il s’agit également d’apposer son propre sceau dans l’espoir de le reconnaître comme à soi et de se l’approprier (traces sur le corps, piercing).
La violence peut être extériorisée. Sont observés premièrement des vols, des  rackets, des traffics de stupéfiants. Il s’agit d’une tentative de combler de dérisoires frustrations, à défaut d’avoir été suffisamment nourri sur le plan affectif et étayé par une autorité morale faisant loi. Deuxièmement, des profanations de sépulture, de viols collectifs constituant une attaque concrète des supports symboliquesen vue d’apaiser, de maîtriser les difficultés existentielles, faute d’accéder à la symbolisation. Enfin, l’adolescent peut s’attaquer, également, au corps social (tags, rayer des voitures, bris en cascade des rétroviseurs ou des antennes de radio), scarifiant les enveloppes d’une société aux contours trop flous pour leur offrir une certaine contenance.

Comme l’isolement, la fugue se présente à l’adolescent, comme un moyen actif d’autosoustraction de la scène des relations familiales et des représentations qui s’y rattachent. Le milieu  familial fortement investi est jugé « invivable » parce qu’il est générateur d’intrusions et de tensions. Outre le foyer familial, l’adolescent tente  aussi de quittter un monde intérieur submergé par les tensions et les conflits internes et de retrouver des repères. Cependant, le seul franchissement du dedans vers le dehors ne sufit pas à l’apaiser.

L’acte de transgression absolue, situé _ comme l’inceste et l’homicide_  au degré ultime des interdits humains est le suicide. Et succède très souvent à la trace ou à la crainte de violences incestueuses et parricides, réelles ou imaginaires. Le suicide est sous-tendu par une concentration d’ « idées noires » qui s’expriment lorsque la pensée n’est plus en mesure d’articuler ni son langage intérieur, ni son discours (idéation suicidaire). Les associations psychiques se trouvent amoindries et empêchées. Les pensées perdent leur fluidité, leurs capacités de liaison et de déliaison s’amenuisent au point que l’on peut parler d’un « asphyxie » de l’esprit. Les productions mentales se réduisent à des ruminations tourbillonnantes cherchant dans l’agir une échappatoire possible.
La conduite suicidaire exprime deux désirs tout-puissants et paradoxaux : détruire ce qui fait souffrir (tuer l’autre en soi) et restaurer l’entité de soi-même.
Le suicide n’est pas un comportement de renoncement mais de revendication absolue (revers de la toute- puissance infantile). Dans l’incapacité de renoncer à la toute- puissance infantile, ils répondent aux angoisses de mort et de castration par le déni ( je ne voulais pas mourir, je voulais juste me tuer). En d’autres termes le sujet a l’illusion d’être immortel, omnipotent et refuse de se soumettre au réel. Le suicide est, sans doute, l’expression d’une failleite dans le recours à d’autres modalités défensivesou voies de dégagement, face à d’insupportables sentiments de perte, d’abandonou d’indifférenciation.