Totem et tabou (Sigmund Freud)

    Beaucoup de chercheurs restent perplexes devant certains phénomènes sociaux, pouvant susciter la peur, le rejet de la part d’individus n’appartenant pas à ces micro sociétés. Tel est le cas, par exemple, des tribus primitives d’Australie, semblant arriérées et ne pas avoir un semblant d’ humanité tant ils diffèrent de l’ Occidental.Les tribus primitives ont un système social basé sur l’ existence du totem, d’ interdictions, de  restrictions renvoyant plus exactement à la notion de tabou. Dans son ouvrage intitulé Totem et tabou Freud tente « d’appliquer à certains phénomènes encore obscurs de la psychologie collective les points de vue et les données de la psychanalyse.
 
Les tribus primitives se subdivisent en groupes plus peits, clans, dont chacun porte le nom de son totem. Le totem (d’abord de transmission maternelle puis paternelle) est la  représentation d’ un «animal, comestible, inoffensif ou dangereux et redouté, plus rarement d’ une plante ou d’ une force naturelle (pluie, eau), qui se trouve dans un rapport particulier avec l’ensemble du groupe. … Ceux qui ont le même totem sont donc soumis à l’ obligation sacrée, dont la violation entraîne un châtiment automatique, de ne pas tuer (ou détruire) leur totem, de s’abstenir de manger de sa chaire ou d’ en jouir autrement…» (p 13). Le système totémique est indissociable de la loi de l’ exogamie interdisant tout rapport sexuel aisi que l’union officielle des membres d’ un seul et même totem.
La prohibition de l’inceste se voit également renforcée par l’existence de classes matrimoniales (postérieur au système totémique) dont la portée s’étend initialement à la relation frère/ sœur puis, avec les parents.

Les restrictions et interdictions sont multiples dans leur formes et concerne toute la sphère sociale tribale. Parmi elles, Freud cite en plus de la loi de l’ exogamie,  le tabou des seigneurs, des morts ainsi que des prescriptions concernant l’ ennemi. Cette dernière exige la réconciliation avec l’ ennemi tué, des restrictions,des actes de d’ expiation, de purification après l’ accomplissement du meurtre  ainsi que certaines pratiques cérémoniales (p59 . Tous ces égards sur la personne de l’ ennemi exprime le repentir, l’ hommage à l’ ennemi, le regret  et des remords de l’ avoir tué (p 62).
Le tabou des seigneurs ordonne, d’ une part, à chacun des membres de la tribu de se préserver de leurs chefs, rois et prêtres (p65). Ces personnalités portent en elles une « force mystérieuse et dangereuse , qui telle une charge électrique se communique par contact et  détermine la mort et la perte de celui qui n’ est pas protégé par une force équivalente ». Ce pourquoi tout contact, direct ou indirect, envers le seigneur doit être évité. D’ autre part, les membres de la tribu doivent préserver paradoxalement leur seigneur tout puissant contre toute menace. Le seigneur lui-même fait l’ objet d’ interdiction visnt à l’ empêcher de commettre des actes susceptibles de troubler l’ harmonie de la nature et de provoquer sa propre perte, celle de son peuple et du monde entier. Sous la haute surveillance de la tribu, le seigneur se voit déposséder de toute liberté et affliger de certaines tortures (p70).
Enfin, le tabou des morts consiste en un violent rejet de contact avec les morts (p79) et un traitement sévère des personnes qui sont en deuil empêchant la contagion de la mort et de son impureté mais aussi  la réappropriation de ce appartenait au défunt (p82). Le désir de convoitise ou d’ être convoité pouvant susciter la colère de l’ esprit. Cette interdiction allant jusqu’à la prononciation du nom du défunt.

 Selon Freud, on retrouve chez le primitif le comportement de l’ obsessionnel. Des analogies apparaissent en fait entre la névrose et le tabou.  Les prohibitions n’ ont pas de quelconques motivations et constituent une nécessité interne, sous-tendues d’ une angoisse pointue et dont la violation    ( pour les obsédé ) se répercuterait sur une personne proche. Ces prohibitions peuvent s’ étendre facilement d’ un objet à un autre (p47). Enfin, l’ existence d’ actes et de règles cérémoniaux (p49).
La névrose d’ obsession se caractérise par l’ apparition d’ une prohibition extérieure s’ opposant au plaisir naturel du toucher. La prohibition extérieure est acceptée puisqu’ elle vient généralement du père ou de la mère ou d’ une personne ayant un fort pouvoir sur l’ individu. Cependant, la tendance du toucher ne disparaît pas. Refoulée, la tendance se déplace constamment pour échapper à l’ interdiction et découvre de nouveaux substituts.
 En faisant le paralléle avec le mécanime psychologique de la névrose d’ obsession, Freud conclue que le tabou serait une prohibition très ancienne imposée de l’ extérieure ou inculquée par une génération antérieure portant sur des activités qu’ on devait avoir une forte tendance à accomplir. Ces interdictions se sont maintenues grâce aux traditions transmises par l’ autorité paternelle et sociale. Le maintient du tabou a pour corollaire la persistance du désir primitif et peut expliquer l’ attitude ambivalente.

Les peuples primitifs admettent et craignent un monde peuplé d’ une multitude d’ êtres spirituels, bienveillants ou malveillants pouvant animer les plantes, les animaux, et les êtres humains et qu’ il faut contrôler par l’ action de la sorcellerie ou de la magie, contagieuse ou par similitude, ( théorie animiste) (p113)
Le principe qui régit le mode de pensée animiste est celui de la toute puissance des idées  (p123). L’ homme primitif a une confiance démesurée dans la puissance de ses désirs. Au fond, ce qu’ il cherche à obtenir par des moyens magiques ne doit arriver que parce qu’ il le veut. Le primitif fait penser au jeune enfant qui trouve dans ses hallucinations la satisfaction de ses  désirs. Cette toute puissance que connaît l’enfant est à mettre en relation avec la phase narcissique, où chaque tendance sexuelle se fixe sur le moi.
Et comme le primitif, le névrosé confond pensées et réalité. C’ est le cas ,par exemple, de l’ hystérie reproduisant dans ses accès et fixe par ses symptômes des évènements qui ne se sont déroulés que dans son imagination ( p125).
Une nouvelle perception du monde, distincte du monde intérieur, naît lorsque « …le phénomène psychique du doute commence à intervenir, à titre d’expression d’ une tendance au refoulement. Alors les hommes commencent à admettre qu’ il ne sert à rien d’ invoquer les esprits , si l’ on n’ a pas la foi, et que la force magique de la prière reste inefficace, si elle n’ est pas dictée par une piété véritable. » ( p122), ( théorie sur la naissance de la religion).             

  Les peuples primitifs « frappent » dans leurs comportements : ils élèvent le totem ( ancêtre du groupe dont tous les membres découleraient), le craignent, l’ adorent et d’ un autre côté le tuent, le mangent, se l’ approprient.( Dans la loi de l’exogamie l’ interdit de l’ inceste tombe au cours de certaines cérémonies). Freud fait le rapprochement avec l’ attitude ambivalente de l’ enfant au décours du complexe d’ oedipe (p186) et trouve une similitude entre le comportement « mystique » du primitif et l’ enfant dans un cas de zoophobie. « La haine née de la rivalité avec le père n’ a pas pu se développer librement dans la vie psychique de l’ enfant, parce qu’ elle était neutralisée par la tendresse et l’ admiration. ...une lutte à laquelle il  a échappé en déplaçant ses sentiments d’ hostilité  et de crainte sur un objet de substitution » (p183) et  développe une « logique névrotique » avec des symptômes, des actes cérémoniaux tout comme le primitif.

 A partir de la théorie darwinienne  de l’ existence d’ une horde paternelle (p177), de la conception psychanalytique du totem et le fait du repas totémique Freud donne un postulat de départ quand à l’origine de l’humanité. «Un  jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père. …par l’ acte de l’absorption ils réalisaient leur identification avec lui, s’appropriaient chacun une partie de sa force (p199). Une fois le père mort, tout interdit devenait permis mais n’atteignant pas la représentation tant idéalisée et adorée du père, très (si ce n’est trop) présent dans la mémoire, les fils se sont livrés à des conduites de repentir, d’actes de réparation, légitimant la loi paternelle et « exagérant » la puissance et la présence du mort (p201).

Selon Freud : « la  société repose désormais sur une faute commune; la religion, sur le sentiment de culpabilité et sur le repentir ; la morale, sur la sur les nécessités de cette société, d’une part, sur le besoin d’ expiation engendré par le sentiment de culpabilité, d’autre part ». Enfin, le totémisme et l’exogamie aurait une origine commune et simultanée (p205).