l'autisme ou "la forteresse vide" (Bruno Bettelheim)

Dans son ouvrage intitulé La forteresse vide (1967) B. Bettelheim s’intéresse de près aux origines de l’autisme infantile. Face à la thèse génétique1 (p705) influençant pendant très longtemps la manière de percevoir et de traiter l’autisme infantile, B. Bettelheim oppose une thèse psychogénique. L’autisme infantile ne serait pas dû à un désordre inné du contact affectif, ou à une incapacité à établir le contact. La perturbation affective résulterait, d’une part, d’un dérèglement grave de la communication (vu de l’extérieur) (p710); d’autre part, d’une angoisse écrasante face à une situation extrême2 de danger de mort imminent et irrémédiable (p144).
L’enfant autistique ne naît, alors, pas déshumanisé mais se détourne de l’humanité selon certaines motivations.
Selon B. Bettelheim, la future interaction sociale d’un individu avec ses pairs, comme cela se voit dans le règne animal, est façonnée par la qualité de l’interaction précoce parent- nourrisson. Peu après sa naissance, le nourrisson remarque son monde et lui prête délibérément son attention (p42). Plus l’action spontanée est encouragée par la mère et se fait au sein d’une profonde mutualité, plus le nourrisson prend conscience que le monde peut avoir une valeur positive pour lui. Son intérêt pour le monde extérieur est non seulement maintenu mais se voit augmenter, afin de commercer avec lui et d’obtenir la moindre satisfaction (p59). Si l’action spontanée  du nourrisson est, au contraire, gênée ou perturbée haine, frustration, lutte, souffrance (des deux partis) imprègnent la relation. C’est l’enlisement. La communication est difficile, voire impossible. Et l’intérêt premier pour le monde extérieur baisse jusqu’à s’éteindre. Les efforts de l’enfant peuvent être perturbés à différents moments de son développement. Lors de son activité générale aux six premiers mois ;  lors de sa recherche active de contact avec autrui entre le sixième et le neuvième mois ; lors de ses efforts actifs pour maîtriser physiquement et intellectuellement le monde entre le dix huitième mois et la deuxième année (p102). De cette interaction, l’enfant acquiert différentes convictions. Quoi qu’il fasse ses efforts pour changer une situation d’inconfort, de douleur, sont vains. Le monde, représenté par la mère, est insensible ou en colère. La réalité est rejetante, le manipule selon sa volonté, lui octroyant un non désir (mauvais désirs), une non existence (mauvaise existence). C’est ce pessimisme qui constitue l’anlage (position) autistique. Afin de ne pas s’attirer la haine destructrice du monde et de préserver le Soi ayant fait connaissance de certaines satisfactions mais ne sachant rien sur elles, il s’agit de s’empêcher d’agir. De puissantes défenses s’appliquent, alors, à oblitérer toute stimulation pouvant provenir du monde extérieur et tout ce qui à l’intérieur nécessiterait l’action ou l’interaction avec le monde extérieur (p121). Le succès provient du refoulement extrême de l’agressivité, dont le ressenti exprime clairement la perception de l’autre comme s’introduisant  dans le monde "individuel" (p131).  
L’autisme infantile, bien loin d’être caractérisée par une absence de relation avec les personnes, est marqué par le fait que l’enfant établit des relations entre tout ce qui lui arrive et ce qu’il a vécu avec une personne en particulier, ou un groupe de personnes (p183). Dans sa  relation à l’enfant le père est si absent ou soumis qu’aucune autre expérience ne permet de contre balancer la relation unique au monde.

Les différentes observations de B. Bettelheim révèlent qu’à l’image de Laurie, Marcia et Joey, les enfants autistiques n’ont pas souffert d’un manque de satisfactions passives (p43), mais
d’une privation affective grave (p622), et plus important encore que les parents avaient éprouvé le désir que l’enfant n’existe pas (p638). Le blocage de l’action spontanée par l’environnement limite le développement, la connaissance du soi, ainsi que l’accession au monde extérieur. Le corps et ses fonctions ne sont pas intégrés et s’apparente à un agrégat de pièces détachées qui ne semblent rien avoir en commun (p201).  Par ailleurs, l’évitement volontaire de l’action dans un but de préservation de Soi conduit au contraire à la mort  progressive de Soi au niveau émotionnel, intellectuel et souvent physique (p99). Comme le montre Laurie, Marcia et Joey le contact affectif peut se rétablir. Le lent dégel émotionnel commence par l’expression de l’agressivité. Néanmoins, le développement des hautes fonctions du Soi ne va pas de pair et  ne se constate que chez Joey. Ceci signifie bien que l’autisme ne correspond ni à un état de débilité mentale, ni à un état irréversible. Selon B. Bettelheim, il semblerait exister un calendrier biologique qui ne peut rester longtemps ignorer.  Le traitement doit être, alors, suffisamment précoce et radical (p629).

Afin de rétablir la communication avec l’enfant autistique B. Bettelheim va permettre à l’enfant de faire de nouvelles expériences. Celui-ci est séparé complètement de ses parents (p9), et  est recueilli au sein de l’École Orthogénique, environnement favorable vingt-quatre heures sur vingt-quatre s’adaptant à chaque enfant. Il n’y a aucune règle disciplinaire (p11). Il s’agit de se situer dans le respect, de l’acceptation de ce que dit l’enfant au travers de ses symptômes. Le symptôme n’est pas une barrière dans l’établissement du contact et sa non suppression témoigne à l’enfant d’un intérêt pour les moindres de ses actions et que ceux-ci ont une utilité reconnue. Le thérapeute s’offre en chair et en os en tant qu’objet permanent et omniprésent (p742). Il est compréhensif, patient désirant sincèrement interagir avec l’enfant. Il lui donne de tout son temps et ses conditions d’évolution. C’est en étant convaincu par des expériences positives qu’il ne court aucun danger que l’enfant renonce peu à peu à ses défenses autistiques.

Après avoir fait la lumière sur les mythes de l’age d’or (enfant passif) et de la mère parfaite, B. Bettelheim revisite les mythes de l’enfant sauvage et de l’enfant loup. Ces enfants ne présentant aucun signe d’humanité ne sont, cependant, pas des animaux. Ils sont  autistiques c’est-à-dire le produit d’un rejet "familial" et non d’un attachement (humanisant) ou d’une identification à un quelconque animal. Ces mythes n’ont pour valeur que de permettre au mythe du béhaviorisme d’exister. L’enfant autistique a toujours existé et existe toujours et il n’en tient qu’à nous de le reconnaître en tant qu’individu et de lui redonner sa place au sein de la société.

1)    Kanner associe l’autisme infantile à une perturbation innée du contact affectif (p705).
Goldstein, Benda avance une incapacité d’abstraction (p706).
Bender ne considère pas l’autisme comme une lésion innée du système nerveux, mais comme une réaction de défense secondaire à cette lésion (p707).

2)    B. Bettelheim fait référence à ses observations sur les prisonniers ‘musulmans’ tirées de sa propre expérience des camps de concentration à Dachau et à Buchenwald (p135).